Iran: Démocraties contre dictatures: Les hommes passent, les idéologies attendent
Les Gardiens de la révolution n’ont pas besoin de vaincre les États-Unis. Ils doivent surtout résister assez longtemps pour que l’Amérique se fatigue.
Les hommes partent, les idéologies restent. C’est peut-être l’une des clés permettant de comprendre la confrontation entre les États-Unis et les Gardiens de la révolution.
À Washington, les présidents passent. Les majorités changent, les élections approchent, l’opinion publique se fatigue et les priorités évoluent. Une guerre peut sembler nécessaire aujourd’hui et devenir politiquement insupportable quelques mois plus tard. Chaque administration doit montrer des résultats. Elle doit expliquer ses décisions, justifier ses dépenses et répondre de ses pertes humaines.
Les Gardiens de la révolution ne vivent pas dans le même temps politique.
Ils ne raisonnent pas à l’échelle d’un mandat présidentiel, mais à celle de la survie du régime. Leurs commandants peuvent disparaître, leurs installations peuvent être détruites et leurs capacités militaires affaiblies. Mais l’organisation demeure. Elle forme de nouveaux responsables, entretient son récit et transmet sa vision du monde : celle d’une confrontation durable entre la République islamique et l’Occident, principalement les États-Unis.
C’est pourquoi les Gardiens n’ont probablement pas besoin de remporter une victoire militaire classique. Ils savent que l’Iran ne peut pas battre frontalement la première puissance militaire mondiale. Leur stratégie consiste plutôt à rester debout, à prolonger la confrontation et à rendre chaque décision américaine plus coûteuse.
Ils peuvent perdre militairement tout en espérant gagner politiquement.
Pour Téhéran, survivre devient déjà une forme de victoire. Chaque missile tiré montre que l’Iran conserve une capacité de nuisance. Chaque crise énergétique rappelle son importance géographique. Chaque division au Congrès, chaque manifestation et chaque débat sur le coût de la guerre deviennent les signes possibles d’un affaiblissement de la volonté américaine.
Cette situation rappelle la réflexion de Jean-François Revel dans “Comment les démocraties finissent.” Les démocraties sont puissantes, mais elles doutent, débattent et changent de dirigeants. Les régimes idéologiques, eux, peuvent dissimuler leurs pertes, réprimer les contestations et présenter leurs échecs comme des sacrifices nécessaires.
Les Gardiens de la révolution ont donc compris qu’ils n’avaient pas nécessairement besoin de vaincre l’Amérique. Il pouvait leur suffire d’attendre qu’elle se fatigue.
Mais attendre ne signifie pas gagner.
Car les régimes idéologiques ont eux aussi leurs faiblesses. Ils peuvent dissimuler leurs divisions, mais ils ne les font pas disparaître. Ils peuvent étouffer la contestation, mais ils ne peuvent pas éternellement supprimer les difficultés économiques, les rivalités internes ou les crises de légitimité. Leur apparente stabilité est parfois une fragilité que personne n’ose révéler.
Les démocraties, au contraire, montrent leurs doutes au grand jour. Elles débattent, changent de dirigeants et reconnaissent leurs erreurs. Cela donne parfois l’impression qu’elles sont faibles. Mais cette capacité à se remettre en question leur permet également de se corriger, de s’adapter et de se renouveler.
Le temps ne joue donc pas nécessairement contre elles. À condition de définir un objectif clair, de conserver une continuité stratégique et de ne pas confondre patience avec abandon, les démocraties peuvent elles aussi mener un combat de longue durée.
La démocratie ne garantit pas de ne jamais se tromper. Elle conserve quelque chose de plus précieux : la possibilité de comprendre ses erreurs et de changer de direction avant qu’il ne soit trop tard.
